Je ne suis pas humaine. Ou devrais-je dire “à moitié” ? Je ne sais pas ce que je suis. Et je ne sais pas où je vais. Que fais-je ici ? Pourquoi suis-je ainsi ?
A cette dernière question, j'en ai au moins la réponse. Mes parents. C'est de leur faute si je suis ainsi. Et je peux vous le raconter.
Ma mère était très jeune à l'époque. Elle vivait encore dans le cocon familial. Un soir, alors qu'elle traînait dehors à s'entraîner au tir à l'arc, sport dont elle avait trouvé le défoulement très pratique pour évacuer le stress accumulé la journée. Pour le reste, elle le raconte dans son journal intime que j'ai retrouvé il y a quelques jours.
“C'était une magnifique soirée. La lune éclairait d'un rayon presque inhumain la trajectoire de mes flèches, si bien qu'elles trouvaient chacune le centre où se planter. Les étoiles miroitaient dans le ciel, semblant m'observer et critiquer chacun de mes tirs.
Je sentais une légère brise me caresser mes épaules nues et faisant fouetter mes cheveux au passage.
Soudain, j'entendis un bruit étouffé comme quelque chose tombé du ciel dont l'herbe aurait amorti la chute. Pensant à un chat rôdant dans le clair-obscur, je me concentra de nouveau sur ma flèche que j'encocha, arma mon bras et tira.
Curieusement, je me sentis observée et me retourna pour voir quel était ce maudit chat qui m'avait tant déconcentrée que j'en avais perdu le contrôle au point que ma flèche était presque hors de la cible. Et quelle fut ma surprise quand je le vis, debout, tête penchée vers le sol, les bras nus longeants son corps.
Malgré la vue de cette homme (ou devrais-je dire de cette créature?), je ne poussa pas le moindre cri. Il n'était pas effrayant en soi, mais plutôt fascinant. Je n'avais jamais eu pareil spectacle devant mes yeux.
C'était d'apparence un jeune homme plus que charmant. Il était torse nu et la lune me montrait parfaitement des muscles et pectoraux saillants. Il avait des longs cheveux juqu'aux épaules mais ce qui me faisait dire qu'il n'était certes pas humain, étaient ses deux longues ailes de plumes douces comme collées dans son dos.
Il leva le visage vers moi et me demanda : “Que suis-je ?”
Tout étonnée, je ne sus que lui répondre. Je n'avais jamais vu quelqu'un comme lui. Parcourue d'un frisson, je décida de rentrer. Mes parents n'étant pas là, je décidais ainsi de le faire entrer. Lui aussi devait avoir froid.
“Rentrez avec moi”.
Mes grands-parents étaient très riches, j'ignore comment ils ont obtenus de telles sommes d'argent. Quoi qu'il en soit, la maison dont elle parle a des grands airs de manoir, en réalité. La seule maison énorme dans tout le quartier que cela m'étonne qu'ils n'aient jamais eu de cambriolage.
Il faut savoir que le manoir étant étonnemment grand, ils mirent un bon quart d'heure avant d'arriver à destination. Quinze minutes dans le silence le plus profond.
“Il ne répondit rien et me suivit gentiment jusqu'à la porte de ma chambre à l'étage. Habituée à l'obscurité et connaissant par coeur ma maison, je n'alluma aucune lampe. Arrivés à ma chambre, j'ouvra ma porte et alluma les lumières. J'entra et pensa qu'il me suivait toujours. Au lieu de cela, il était resté debout devant l'entrée, dans la pénombre.
“Entrez”, répétais-je. Et il me répondit : “Je ne supporte pas cette lumière ...je n'y vois rien.”
Confuse, j'entrepris de chercher quelques bougies que j'alluma. Ma chambre ressemblait à un petit salon où il y faisait bon vivre d'un côté, et à une chambre arrangée de façon romantique dans l'espoir de passer une soirée sous la couette de l'autre.
Il entra enfin et se dirigea vers ma fenêtre, qu'il ouvra en grand.
Je sentis le même vent qui me chatouillait quelques minutes plus tôt. A la lueur d'une bougie, je vis ses yeux. Rien au monde ne pouvait être comparable à ce que je voyais. La cornée que nous avons habituellement blanche était chez lui d'un noir de corbeau. Ses iris étaient d'un bleu roi et ses pupilles ressemblaient à celle d'un chat: deux fentes non pas noires mais blanches. A première vue, il ferait peur mais j'étais tellement troublée par ce qui se tenait devant moi que ses yeux me semblèrent même normaux après coup.
“Que suis-je?”, répéta-t-il. Que lui répondre ? Je n'en savais pas plus que lui. Soudainement, grâce à la lumière des bougies, je venais de constater que de l'eau ruisselait sur tout son corps. Ce qui était étrange étant donné que le ciel était dégagé et clair.
Je courus lui chercher une serviette de bain pour qu'il s'essuie.
Je la lui tendis et me regarda d'un air tellement triste que mon coeur fut pris d'une pitié que jamais je n'avais ressentie auparavant.
“Qu'est-ce?”
Mais d'où venait-il au point de ne pas connaître un seul drap ? Du ciel ? Je n'y croyais pas trop, je ne suis pas catholique. D'une autre planète ? Je n'ai pas entendu qu'il y avait de la vie ailleurs que sur Terre. Où alors ? Etait-il une expérience scientifique qui avait mal tournée ?
“C'est juste pour vous éponger, cela ne vous fera pas mal”, lui assurais-je d'un ton que je me voulais maternel.
Je m'approcha de lui et tamponna d'abord ses épaules. Il ne bougea pas d'un poil et se contenta de me regarder faire.
“D'où venez-vous ?” lui demandais- je pour converser et briser ce silence si gênant.
Il me répondit un simple “Je l'ignore” et jeta son regard vers la fenêtre restée grande ouverte. Je descendis à son torse imberbe, essayant de camoufler un léger rougissement de mes joues. Je me sentais si honteuse. Comme une mère qui essayait de faire apprendre à un adulte mâle resté enfant. J'avais l'impression de violer une certaine intimité chez lui.
“Que suis-je?” reprit-il inlassablement en se retournant vers moi. Je fus si surprise en me relevant, que nos visages n'étaient plus qu'à quelques centimètres l'un de l'autre. Je rougis fortement.
Son regard était si profond, si sincère et si désespéré à la fois. Je me détourna vivement de lui et courut presque, jusqu'à mon lit. Je m'y installa.
Prenant mon courage à deux mains pour l'aider au mieux, je me surpris à parler comme une psychologue, ces charlatans qui vous prennent des sommes astronomiques rien qu'en disant “je vois”.
“Que savez-vous exactement? “
Il me regarda à la manière d'un chat, vous donnant l'impression de passer aux rayons x.
Il resta silencieux, à observer toute chose disposée dans mes appartements.
“Vous savez où vous vous trouvez actuellement ?”
“Sur la Terre” se contenta-t-il de me répondre sans même un regard.
“Quelqu'un vous y a envoyé?” persistais-je.
“Non, j'ai été appelé.”
Appelé? Par qui ? Pour quoi ? Et comment ? C'était à n'y rien comprendre. On me faisait une blague, cela était impossible autrement. Comme pour vérifier, je me leva machinalement et me dirigea dans son dos. Je passa ma main le long de ses omoplates jusqu'à la jointure de sa peau et des plumes de ses ailes.
Non, pas de doute possible. Il était ce qu'on appelait couramment un “ange”. Dieu existait donc ? Pouquoi n'a-t-on pas trouvé de preuves plus tôt ?
“Pourquoi êtes-vous venu vers moi ? “ demandais-je simplement, en pleine réflexion.
“Parce que c'est l'endroit où on m'a appelé”.
J'étais pourtant seule dans le noir de ce jardin trop grand ! Etait-il possible que ... Oui, il me semble à un moment donné avoir pensé à une créature. Le lendemain, j'avais un devoir d'expression écrite et je devais créer une créature qui serait susceptible d'exister réellement. Un ange m'était venu à l'esprit, simple et facile d'après toutes les descriptions faites dans la Bible. Mais, je ne l'ai pas créé, c'est impossible.
“Que suis-je ?”
“Je ...comment dire, je n'y comprend rien moi même. Peut-être êtes-vous l'image que j'ai d'un ange ...”
“Un ange ?”
“Oui, c'est aussi simple que cela.”
Nous gardâmes un silence très long. J'essayais de comprendre et par dessus tout, de me convaincre que je ne rêvais pas.
“Que fais-je ici ? Quel est mon but ? “
Si seulement j'avais eu une réponse à lui donner. Jamais il ne m'aurait fait cet intense regard qui produisit dans mon estomac cette boule énorme qui criait famine. Elle remonta en moi comme une pulsion électrique et créa un tel frisson le long de mon dos que je ne pus me résigner à m'approcher de lui. Je ne voyais plus rien, hormis lui. Je ne voyais pas demain, juste lui. Je ne voyais pas mes proches, juste lui. Je ne réfléchissais plus, je ne voyais que lui.
Il me fut d'une agréable compagnie durant la nuit déjà entamée. Il ne me fallut pas bien longtemps avant de m'endormir dans ses bras, sereine.
Encore maintenant, je me demande ce qu'il m'a pris de me jeter sur lui, sans doute une alchimie qui reflétait mes plus noirs désirs.
Durant la nuit, je me réveilla complètement gelée. J'ouvris mes yeux et le corps chaud et doux sur lequel je m'étais endormi n'était plus là où je l'avais laissé. Les draps étaient défaits et à terre, tout près de la fenêtre restée grande ouverte une bonne partie de la nuit, se tenaient trois plumes.
Je n'eus aucun mal le lendemain à décrire dans les moindres détails cette “créature” pour mon devoir, ce même ange qui m'avait enmenée au ciel en me serrant dans ses bras.
J'espère le revoir, car aujourdh'ui, mon corps, mon âme et mon esprit veulent encore se nourrir de lui. “
Ce furent les dernières lignes qu'écrivit ma mère. La suite est un peu confuse, je sais juste que je venais neuf mois plus tard, et tout de suite après, elle fut enfermée dans un hôpital psychiatrique. On dit qu'elle parlait trop souvent de cet “ange” venu des cieux pour la voir et l'aimer. Mes grands-parents auraient attendus qu'elle accouche pour qu'on l'enmène. Moi, ils m'ont déposée dans un orphelinat.
Et voici quatorze ans que j'erre sans fin dans ce vaste monde sans savoir d'où venait mon père pour l'y rejoindre. Je suis seule, terriblement seule maintenant.
“Où vais-je?”
Fin